Ali Douagi (1909 – 1949)

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  Le périple méditerranéen d’Ali Douagi (1933) : Par Kh. Chater « Itinéraires méditerranéens » (ici) 

 

a) Ali Douagi, l’errance d’un marginal : Ali Douagi (Tunis 1909 – Tunis 1949), qui était peut-être le plus célèbre écrivain de l’avant-garde tunisienne, a surpris l’intelligentsia tunisienne, en publiant son « périple à travers les bars méditerranéens », en 1935, dans la revue el-Alam el-Adabi  (le Monde Littéraire). Appartenant à la bourgeoisie tunisoise, de culture zeitounienne, Ali Douagi était appelé, de par sa formation et son statut social, à exercer une charge gouvernementale ou à diriger le henchir (domaine agricole), de ses parents. Il opta, encouragé par une mère possessive, qui aliéna sa liberté, pour une vie d’oisiveté et se laissa vivre, au milieu d’une bande d’artistes marginaux, les écrivains et les artistes du café de Taht es-Sour, dans le faubourg de Bab Souika, à Tunis[32].

L’école tunisienne de littérature naquit dans ce salon littéraire de fortune, cours de l’entre – deux -guerres. La naissance de la radio tunisienne offrit, à ce groupe d’intellectuels désœuvrés, l’opportunité de participer, selon leurs dons respectifs, à la production de fictions, à la création littéraire, à la rédaction des scénarios, au travail journalistique et à la production de variétés. Ces intellectuels participèrent, à quelques exceptions près, à la renaissance de la chanson tunisienne, par leurs poèmes en arabe littéraire et parlée. En dehors de ces occupations – pouvait-on alors parler d’œisiveté pour ces vacataires de la plume !, ces artistes qui se définissaient volontairement comme marginaux, s’adonnaient à une sorte de « spleen baudelairien[33] ». Et d’ailleurs, Douagi devait se démarquer du groupe, par sa production « prolifique et variée[34] » qui décrivait les atmosphères autobiographiques de ses nouvelles, révélant ainsi, ce décalage entre sa condition sociale, sa marginalité  revendiquée et son vécu de rebelle existentiel, sinon de salon. La mémoire populaire tunisienne cite volontiers deux vers-slogans, de l’auteur de la rihla, que je traduirais dans son cas, non de voyage mais de pérégrinations de poète ou plutôt d’errance. Elle permettent de présenter ce compagnon de voyage, dans les lieux de convivialité et de complicité, où il promène ses lecteurs:    » Toute sa vie, il désira un raisin « 

A sa mort, on lui offrit une grappe « Ainsi va la vie; pour l’artiste de la défaite « il n’y a de bonheur pour lui que sous les pierres tombales »[35]. Douagi se définit comme le poète de la « Gholba », de la défaite, d’un manque de reconnaissance, qui génère des sentiments de désarroi et de frustration. Mais alors que son compagnon, Mahmoud Messadi, l’écrivain existentialiste estimait que la littérature, d’après Messadi est nécessairement tragique, Douagi crée une atmosphère de désenchantement, où l’ironie se mêle à la tragédie. Disons plutôt que l’ironie tente de masquer la tragédie effective. Dans son périple méditerranéen, Douagi évolue, avec aisance, entre ces deux registres, remettant en cause son sérieux par ses mouvements d’humeur, dramatisant son ironie, par la lucidité de ses réflexions. Par ce jeu subtil, Douagi se révèle soucieux, avant tout, de démentir l’optimisme affecté qu’il affiche.

 b) Un voyage de plaisance : Mais que recherchait Douagi dans le voyage ? Notons d’abord, que  cette rihla, écrite deux ans après le voyage, subjectivise et reconstruit le récit qu’on aura tort de définir comme un simple reportage. Cette distanciation par rapport à la réaction immédiate, conforte et exagère peut-être ce rêve d’ailleurs, cette quête de l’élargissement de l’horizon et cette volonté  de sortir de l’exil intérieur.  » J’ai accompli mon voyage pour me distraire et mon récit n’a d’objectif que de distraire les lecteurs[36] ». Mais le souci de découverte est évident : « Nous nous dirigeons vers de nombreux pays, dont on ne connaissait ni beaucoup ni peu, ni les traditions de leurs habitants, ni leurs langues, un grand point d’interrogations qui commence par la France, se poursuit en Italie, Grèce, Turquie, Syrie et qui se conclue, au moins pour moi, à Alexandrie, ultime étape de notre croisière[37] ». Expliquant le titre de son récit, Douagi annonce, dès le premier chapitre : « Il s’agit d’un compte rendu de ce que nous avons vu, lors de notre excursion dans les ports méditerranéens, puisque nous n’avons vu dans ces ports que ses bars et ses cafés et je crois qu’une telle relation n’ennuie personne, y compris ceux qui terminerons leur lecture plaisante, par la récitation du verset coranique : « Que Dieu nous préserve de Satan »[38] « .

Douagi adopte et peut-être inaugure pour les Tunisiens, la conduite des Tours, visitant pour son propre plaisir, adoptant le comportement aristocratique du voyage pour le tourisme, l’agrément et la découverte. Nous noterons cependant, que Douagi s’inscrit comme voyageur anti-exotique ou a-exotique. Prenant le contre-pied « de ceux qui visitent, en priorité, les musées, les usines, les paysages de la nature … » ainsi que « les grandes avenue, les jardins publiques et les immeubles, qui se ressemblent partout[39] »,  il occulte cette approche si répandue où les lieux parlent de leur antiquité et non de leur présent, accordant la priorité à la reconstitution des atmosphères. Dans cette hiérarchisation des sites, Douagi privilégie les bars aux vestiges, ce qui atteste un certain attachement à la vie de bohème, de part et d’autre de la Méditerranée. Il reste sensible à la différence des cultures mais il ne se complaît pas, dans le rôle d’un « éternel étranger » à l’instar d’un Pierre Loti, qu’il cite, à plusieurs reprises. Tantôt, il le prend comme témoin, pour « accuser tous les hommes d’être également incapables de décrire le ciel (d’Istamboul)  et tantôt il le critique, pour avoir décrit cette ville, « avec sa sensibilité et non sa raison »[40].  

Et pourtant Douagi effectua une croisière traditionnelle de Tunis à  Izmir. Après la traversée Tunis – Nice, il a rejoint le navire de la croisière l’Angkor, à Marseille et suivi l’itinéraire d’un tour operator, programmé dans ses moindres étapes et sites (musées, monuments, mosquées etc.), avec un groupe de touristes. Le narrateur se propose de dépasser le programme officiel, de réussir à le détourner, en privilégiant les loisir personnels, les rencontres et les liaisons de fortune. Par pudeur, par retenue ou par simple fidélité à la réalité, le périple dans les bars est omis. Nous ne partageons pas le point de vue de Férid Ghazi, qui évoque  » une rihla à la quête de la dive bouteille et surtout des femmes faciles et des aventures sans lendemain[41] ». A l’instar de Zazie dans le métro, qui trouve le métro parisien, en grève, Ali Douagi oublia les bars, objet de sa relation. Tout juste se borna-t-il à suggérer et parfois à évoquer quelques moments de loisir : Un dancing à Nice, un cabaret à Istamboul et des évocations vagues partout ailleurs.

D’autre part, Douagi a décrit une rencontre fortuite, avec une grecque, lors de la visite de l’Acropole et une liaison avec une danseuse turque, à Istamboul. Autrement, il s’est conduit comme un simple touriste, qui suit le programme indiqué, avec plus ou moins de bonne volonté, mais sans provoquer des ruptures.  Il fut néanmoins plus attentif à la découverte de la mixité, aux loisirs nocturnes, dans les cabarets et les dancings et aux mutations des genres musicaux. Il évoque, à Nice, les danses en vogue au rythme du jazz et les deux shows du cabaret « Panorama » d’Istamboul : l’orchestre oriental et le « jazz-américain », selon les goûts des clients. Douagi suivit le programme oriental, par nécessité et non par choix, étant donné que son hôte était la danseuse de cette troupe[42]. Cette volonté de se démarquer des touristes de la croisière,  de faire valoir de nouveaux centres d’intérêts, fussent-ils inavouables, chez des notables orientaux comme lui, d’exprimer et de revendiquer cette quête de plaisirs et de loisirs, atteste les profondes mutations de l’intelligentsia tunisienne et la guerre que se livraient les anciens et des modernes. Réaction similaire à Mhamed Ali, le père fondateur du syndicalisme, à Tahar Haddad, qui a lutté pour la libération de la femme (1930), à Abou el-Kacem Chabbi, le grand poète rebelle et bien entendu à Habib Bourguiba qui devait s’attaquer aux cheikhs nationalistes conservateurs – les « archéos », selon sa propre expression -, Douagi fait partie de cette jeunesse qui s’est libéré des tabous et qui lutte pour briser les chaînes.

Mais le bohémien inscrit bien entendu sa révolte, sur les registres qui lui sont particuliers, de la création littéraire et des mémoires. c) Des repères : Douagi rejette le rituel culturel du tour opertor et adopte, pour signifier son rejet, une attitude critique vis-à-vis de deux  membres du groupe, des fidèles de sa croisière, « madame tout savoir », qui « accapare le guide, à elle toute seule et accable ce malheureux de questions » et  » Mr acide opposique », qui « nous administre des cours gratuits, inspirés du «guide bleu», qui ne quitte ses mains, que pour se réfugier dans la poche de son manteau[43] ». Une ironie caustique permet à Douagi de prendre ses distances et de marquer son territoire. Il semble, en effet, soucieux de remettre en cause le culte des musées, peut-être par ce qu’ils représentent une culture figée, arrachée à son contexte et qu’ils impliquent, une distinction sociale, où peut-être, tout simplement pour prendre ses distances, par rapport aux intellectuels conventionnels, qui les fréquentent, parmi ceux qu’il a rencontrés, au cours de la croisière. Et d’ailleurs est-ce que les bars, ne représentent pas l’opposé à la culture officielle. Douagi adopte une attitude non-conformiste et s’amuse, puisqu’il visite les sites touristiques et se moque de leur savoir, qu’il tient, pour ainsi dire, à effacer ce qu’il a appris.   Intérêt pour le détail, l’insignifiant, les macaronis l’intéressent plus que le musée : « Les macaronis sont un plat très délicieux – dit-on- et constituent la meilleur propagande pour l’art Italien si réputé. Dommage seulement qu’ils soient si difficiles à manger pour un africain comme moi, habitué au couscous. »[44].

Sur la côte d’Azur, Douagi semble plus intéressé par la description des lieux de loisirs, les bars, les dancings, les restaurants et les plages « fréquentées par des « houris » (les belles femmes du paradis), adorant les rayons du soleil et leur exposant leurs corps délicats[45] ». Il y découvre, sans s’en offusquer, le moins du monde, la pratique du nudisme.  Repère important de la croisière, Douagi évoque, avec nostalgie la Turquie, ce pôle qui bénéficiait, pour la génération de Douagi, d’un véritable culte. Les Tunisiens se rappelaient avec nostalgie, leur appartenance au sultanat-califat ottoman. L’arrivée des Ottomans en Tunisie, en 1574, est une référence importante de l’histoire officielle tunisienne. mais l’entrée des Français en Tunisie, en 1881, provoqua l’effet d’une rupture, un sevrage douloureux. Ces sentiments d’affiliation furent perturbées par l’abolition du califat en 1924 et les réformes de Mustapha Kamel, qui a exprimé sa volonté d’occidentaliser la Turquie, de la dénaturer selon certains. Témoin de ce paradoxe turc, Douagi évoque, à l’occasion de la visite d’Istamboul, les sentiments mitigés que lui inspirent Mustapha Kamel :       « Quant à moi, il m’est impossible d’exprimer ce que je ressens envers cet homme : je l’admire, je l’exècre et je le considère dans le même temps, avec la même sincérité, en un seul sentiment indissociables. Ce que vous pouvez voir de ses traces en Turquie vous inspire, en effet, ce cocktail de sentiments à son égard. Cet homme a fait de la Turquie, ce pays si oriental qui était si vénérable, si faible et si dissolu, un Etat européen puissant … et ridicule[46] ».La conclusion de Douagi est pertinente : « J’ai remarqué par ailleurs, chez les Turcs, déclara-t-il, un dynamisme, une civilisation et un sentiment national qui les rendent semblables – pour moi, au moins – aux Européens comme les Grecs, les Espagnols etc[47]. »    

Le sérieux reprend ses droits, chez Douagi. Faisant partie d’une génération où le rire est tragique, où l’insignifiant s’accommode d’un engagement réel, où la quête d’un modèle civilisationnel prime tout autre intérêt, notre relation se conclut sous forme d’un traité politique, examinant, sans l’exprimer formellement,  les scénarios d’avenir du pays, étudiant les diverses options et évoquant les mutations nécessaires. En effet, la toile de fonds obsédante, l’occupation coloniale, ne saurait être occultée par ces intellectuels lucides, dans leurs désarrois, tragiques, dans leurs plaisanteries et assumant leur désenchantement.  d) Au-delà du périple : La rihla permet la découverte de l’auteur et balise les traits de son imaginaire. Fantasmes, désir de rêve, volonté d’évasion, Douagi, qui s’est attribué les exploits de l’acteur Roman Novarro,  se présente à son amie, la belle grecque, rencontrée à l’Acropole, comme un héros de mille et une nuits, le fils d’un cheikh touareg du désert, mariée à douze femmes et qui vient d’être libéré, grâce au paiement d’une rançon de 2 chameaux, 4 ânes et 2 chevaux etc., après de combats glorieux. où il aurait tué sept cavaliers valeureux[48]. Lors de sa deuxième rencontre amoureuse, Douagi se présente comme un commerçant tunisien, venu à Istamboul, pour acheter des cuirs et des noix[49].

Ce souci de dédoublement du personnage et cette quête d’un nouveau rôle, dépasse le comportement d’un jeune dragueur – il avait alors 24 ans – mais confirme cette volonté chez le poète mélancolique et désespéré, de transgresser sa propre condition de vie.  Douagi se distingue, par ailleurs, par cette volonté de mettre en valeur et d’intérioriser cette rencontre des cultures. Alors que Pierre Loti exprimait son inquiétude face à la modernité occidentale et affirmait une certaine adhésion au « calme inaltéré de l’Orient », Douagi se percevait, lors de la traversée des Dardanelles, « là où  » il n’ y a pas plus de vingt mètres, entre l’Orient et l’Occident », comme « un bigame », qui « voyait dans son épouse Asie, l’Orient avec ses mystères et ses symboles, sa grandeur d’âme et sa noblesse …, l’Orient des caravanes d’éléphants chargés de soie, de girofle, d’ivoire et d’ivoire, avançant sur une route déserte et lointaine de l’Himalaya » et son « épouse Europe, l’Occident avec ses usines, ses machines et ses cheminées, créées par la matière, l’ordre, l’imprimerie et la raison tranquille[50] … ».

Pour ce philosophe libertin, cette volonté d’intégrer les éléments qui peuvent paraître irréductibles des deux mondes, est  représentée et symbolisée par deux belles femmes appartenant à ces deux civilisations. Douagi présente longuement ces deux beautés, une brune et une blonde, sans pouvoir choisir, entre lesquelles son cœur balance. Adoptant le style d’un journal, à plusieurs voix, il présente sa propre relation et la schématisation qui la dénature, dans sa re-écriture par Madame Tout-Savoir, la touriste superficielle, à la recherches de hâtives impressions de voyages. Douagi souhaite, sans doute, relativiser les impressions de voyage, mettre en question les propos des soi-disant connaisseurs, exprimer un certain humanisme qui rejette toutes velléité d’exclusion, de jugements définitifs, d’absolus. La vie est avant tout une rencontre, un enrichissement de soi, par l’emprunt aux autres, une ouverture sur le monde. Nous retrouvons, par des chemins détournés, par des opportunités de plaisirs et de loisirs, l’idéologie tunisienne, qui s’est affirmée et développée du XIXe siècle à nos jours, du progrès, de l’ouverture sur le monde, de la modernité et de l’humanisme chaleureux.

 Douagi, cet éternel étranger, aussi bien dans son propre environnement bourgeois, qu’à l’étranger, était à la recherche d’ailleurs, mais à partir de ses propres références et dans le but de se retrouver et de s’assumer, dans son propre contexte, exprime, avec retenue, son inquiétude face aux traditions, à l’Establishment conservateur et, en premier lieu, son propre milieu. Alors que ces nouvelles exprimaient sa peinture, sans concession de son milieu petit bourgeois, le voyage lui permet d’exprimer  son inquiétude et son désarroi « existentiels » et peut-être, de le désaliéner, en lui donnant « sa part de l’horizon [51] ».

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