Hommage à « Mokhtar »

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Salut à toi, MOKHTAR

Mohamed Bachiri, alias MOKHTAR, nous a quittés le matin du 3 février 2010.

Mokhtar a été un pionnier des luttes  de l’immigration ouvrière après Mai 68, des comités Palestine, du MTA et de l’expression culturelle de l’immigration, notamment avec Al Assifa puis Radio Soleil Goutte d’Or.

Sa légende dit qu’il était encore parti en Espagne, au début des années 2 000, pour organiser les travailleurs immigrés exploités sous la « mer de plastique » et en butte à des « chasses à l’étranger » aux allures de pogroms racistes.

Nous reviendrons bien sûr sur le parcours de Mokhtar. Ci-dessous, nous vous convions à (re)découvrir une interview de lui faite en 1971. 

Celles et ceux qui souhaitent saluer sa mémoire sont conviés à se joindre aux proches 

mardi 9 février 2010 de 18 h à 21 h au 14 rue du buisson St-Louis, 75010 Paris. 

Mogniss

 

 

 

 

 

 

“Chaque fois qu’on avance dans la libération du peuple arabe, on avance

aussi dans la révolution française.”

 

Cette interview de Mokhtar est extraite de l’ouvrage «les Maos en

France», de Michèle Manceaux  (Gallimard, 1972).

Elle a été faite en 1971. Mokhtar a alors 24 ans. Il est en France

depuis presque trois ans, et il travaille dans une grande usine de la

région lyonnaise, comme manœuvre. Il évoque déjà la nécessiter

d’organiser la lutte des travailleurs arabes. Et présente les comités

Palestine.

 

MOKTAR. – j’ai toujours vécu dans un village ouvrier. Au Maroc oriental

il y a des villages miniers. Mon père est mineur depuis l’âge de

quatorze ans, dans les mines de plomb. Il a travaillé jusqu’à sa

retraite, enfin pas sa retraite, une maladie : il a perdu la vue. Moi,

j’allais à l’école et j’ai réussi à avoir mon certificat d’études

primaires, mais dans le village où j’étais il n’y avait pas de cours

secondaire, fallait que j’aille dans la grande ville et ça demandait

beaucoup d’argent. Je fais partie d’une nombreuse famille où on est

treize enfants parce qu’il y a eu deux  morts, on était quinze. Je suis

l’aîné de la famille. Il y avait des problèmes avec mon père parceque

je suis descendu à la ville, mais je faisais l’école buissonnière. A

l’école secondaire, je me sentais un peu… tous les copains avaient

plus ou moins de l’argent… ils parlaient de cinéma, ils parlaient de

tas de trucs. Moi je me sentais gêné, j’avais pas du tout de fric,

j’étais pas très bien habillé. Et puis, vu la façon dont j’allais à

l’école avant, enfin à l’école primaire, j’apprenais jamais mes leçons,

c’est-à-dire, non, j’apprenais mes leçons mais c’était pas en revenant

chez moi : tout mon cartable, mes cahiers et tout, je les laissais à

l’école. En sortant de l’école, j’oublie l’école, mais j’étais bien vu

par les instituteurs parce que j’avais de la mémoire. J’avais toujours

des bonnes notes mais c’était pas en étudiant chez moi. En sixième il y

avait des tas de trucs à apprendre. Moi, j’avais jamais fait ça et

c’était pratiquement impossible chez moi : on était nombreux et je ne

pouvais pas me mettre dans un coin pour apprendre quoi que ce soit.

 

  Mais c’était pas surtout ça. Je me rappelle d’une chose : j’étais en

classe et je pensais (j’étais jeune, j’avais onze ans je crois), bon,

j’ai pas de fric, il faut que je vole un peut de fric à mon père. Un

peu de fric ça veut dire un franc ou deux francs. Alors le matin en me

réveillant pour aller à l’école, je fouille dans les poches de la veste

de mon père, mais je trouve vingt centimes et c’est tout. J’ai dit :

«Ça y est, voilà, mon père il est pauvre, il a pas d’argent» ; ça m’a

vachement choqué. En étant à l’école, j’ai beaucoup réfléchi à ça.

J’arrivais pas ce jour-là à suivre les cours, et celui qui nous faisait

les cours, tout d’un coup, il me pose une question sur la leçon qu’il

faisait. Je me lève, je ne savais pas ce qu’il disait, alors je n’ai

pas pu répondre, et devant tous les copains de l’école il commence à me

dire :»Voilà, si tu veux dormir, tu n’as qu’à rester chez toi, ici on

vient pour étudier.» Alors tous les gars se foutaient plus ou moins de

ma gueule. Depuis ce jour-là, j’ai pas osé retourner à l’école. Mon

père m’a di t: «Bon tu vas travailler.»

 

  Parce que mon père est ancien dans la mine, ils ont accepté de

m’embaucher malgré que j’avais pas dix-huit ans. Ça me faisait un drôle

d’effet de descendre dans la mine avec les vieux. J’ai quand même

continué dans la mine mais j’ai commencé à voir toutes les injustices.

La plupart des chefs dans cette mine, c’est des Français. Moi j’étais

manœuvre mais, comme j’étais jeune, j’étais pas très fort. Le premier

jour que je travaille on me donne une pioche et une pelle. On me dit :

« Tu vas creuser.» Il fallait arranger des tas de pierres pour le

passage d’une machine qui transporte le minerai. Je commence à taper

mais comme j’étais encore maladroit, la pioche me paraissait très

lourde, la pelle aussi, alors le chef, qui connaissait mon père et qui

me connaissait un peu, me disait : «Tu vois, c’est bien fait pour toi.

Il faut foncer c’est ce que tu as toujours voulu. Maintenant c’est plus

l’école ici, on rigole pas ici, il faut creuser sinon tu vas être mis à

la porte.» Je faisais mon possible mais je voyais que les gens

ressentaient pas ce que je ressentais. Mon père me disait : «Si tu ne

vas plus à l’école, si tu arrêtes, tu es plus un homme.» Moi, je

réfléchissais, et je me disais : « C’est pas normal, l’école avant,

elle n’existait pas et pourtant il y avait des hommes. C’est pas par

l’école que ça veut dire qu’il y a des hommes. Il y a bien des hommes

qui n’ont jamais été à l’école mais c’est des hommes quand même. Homme,

ça veut dire sérieux et tout.» Vu que j’avais quitté l’école c’était

comme si j’étais devenu quelque chose de mauvais. C’est ça que me

disaient les chefs : «Bon maintenant tu vaux rien, il faut travailler

parce que tu n’as pas été à l’école.»

 

  Je me rappelle que les premiers jours en sortant du travail j’allais

directement chez moi, je mangeais pas, je m’endormais directement, et

le lendemain je me réveillais pour retourner à mon travail. Ma famille

me disait : «Tu vois ce que ça veut dire le travail, c’est dur.» Je

comprenais «c’est dur». Après je me suis un peu habitué. Dans le

village on se connaît entre nous et il y a un commissariat. Là-bas, les

policiers avaient une allure de gens respectables, ils étaient invités

par tout le monde. C’est ça qui me tracassait beaucoup. Dans les cafés,

tout le monde leur offrait à boire. Et puis il y a eu une histoire :

j’ai eu un petit frère qui se battait avec un autre garçon, des

histoires de gosses, mais un policier est venu qui a pris mon frère qui

avait à ce moment-là dix ans, et l’a battu. Le flic était un peu bourré

je crois. Moi, j’étais dans un café et des gens m’ont dit : « Il y a

ton frère qui est battu par un policier», alors je sors du café et je

trouve le policier qui coince mon frère et lui met des menottes. Je dis

: «Mais pourquoi tu le frappes ?» Il m’a dit : «De quoi te mêles-tu ?»

J’ai dit : «C’est mon frère…» Alors il m’a donné un coup. Sur le

moment, j’ai rien fait mais ça m’a vachement travaillé. Après, dès que

je voyais ce policier, je ne me sentais pas très bien. Le jour de la

paye, quinze jours plus tard, je vais au bar à côté pour boire un coup.

Là, je trouve un mec qui parle de la politique, sur les syndicats et

tout. Il commence à discuter avec moi :  «Vous les jeunes vous avez un

grand rôle à jouer…» J’écoutais pas très bien et tout d’un coup le

policier entre avec un ouvrier que je connaissais bien. Le mec qui

était avec le policier me dit : «Alors, Moktar, tu me payes à boire ?»

Comme il était avec le policier j’ai dit  : «Je paye ni à toi ni à

personne ». Alors le flic me dit :  « Ça y est vous êtes devenu grand,

mais vous allez voir, maintenant on va s’occuper de vous.»  Il m’a dit

des tas de conneries et puis enfin : « Vous ne servez qu’à être enculé.

« Alors je me lève et je dis : « Il y a pas un grand enculé comme toi.»

Alors le policier me donne une gifle. Je ne sais pas comment j’ai fait,

je me bagarre pas beaucoup, mais ce jour-là, je l’ai complètement

esquinté, ça saignait, il avait le nez aplati. On m’emmène au

commissariat. Les policiers dans le commissariat se foutaient pas mal

de ce que j’avais fait. Dès qu’ils entraient, ils disaient : Voilà,

celui-là qui a frappé Hamid «  (le policier s’appelait Hamid), ça

suffisait pour que je reçoive des coups de pieds. C’était comme si

j’avais commis un crime. J’expliquais mais ça ne servait à rien. Je

commençais à voir qu’il n’y a pas de justice mais c’était surtout quand

on m’emmène au tribunal… c’était un tribunal de village. Là le

policier dit :  « Je passais dans le café. Lui, il faisait déjà la

bagarre. Quand je suis entré il m’a tapé. « Moi j’ai dit : «Non, voilà

ce qui s’est passé », mais le commissaire qui est aussi dans le

tribunal avec le juge a dit  : «Celui-là, on le connaît, il a quitté

ses études », et on m’a mis un mois et demi de prison. C’est là que

j’ai beaucoup réfléchi. Je me posais des tas de questions. C’était une

petite pièce avec des gardes. Pas vraiment une prison, mais je pensais

que même si on me disait que j’étais libre, que je pouvais sortir, en

fait, je n’étais pas libre. «Même si tu n’es pas enfermé, tu n’es pas

libre..» C’est à ça que je réfléchissais beaucoup. Comment des gens ont

le droit de me dire que je suis pas libre. Quand je réfléchissais que

j’avais rien fait, que c’était une injustice, je pensais que je me

vengerais de ce flic parce que c’est pas normal, parce que c’est lui

qui doit être en prison et pas moi.

 

  Quand enfin je suis sorti de ce truc, les gens voyaient en moi comme

un voyou, comme quelqu’un qui a fait des crimes. Moi au contraire je

pensais que la justice doit me revenir. Je retourne pour travailler, on

refuse de me reprendre : «Le commissaire a dit qu’on ne peut pas

t’accepter.» Je commence à chômer. J’ai chômé pendant un an. Qu’est-ce

que je devais faire ? On parle beaucoup de l’étranger parce qu’il n’y a

pas de boulot dans le pays. Il y a eu autre chose aussi. En 67, il y

avait ce qui se passe en Palestine. Je ne quittais pas la radio une

seconde. Avant je ne m’occupais pas de ces choses, mais pendant que je

chômais j’avais toujours l’oreille à la radio, depuis le matin jusqu’à

ce que j’en peux plus, je dors. En 68 également je quittais pas la

radio, pour les bagarres qu’il y a eu ici… La France me paraissait,

c’est ça qui court là-bas, un pays civilisé. J’écoutais beaucoup la

radio française et je me disais : « C’est bien. la France, c’est pas

comme Je Maroc. Il y a la justice, les gens trouvent du boulot.» Je me

disais, c’est bien.

 

  Mon père a toujours été dans les  syndicats. Il a été dans un parti

qui a fait la résistance contre le colonialisme, le parti de

l’Istiqlal. Moi, dès que j’ai été dans la mine, je croyais à aucun

parti au Maroc. Il y avait deux partis et deux syndicats. Ce que je ne

comprenais pas c’est que si un syndicat lance une grève, c’est pour les

salaires, pour des trucs qui intéressent tout le monde, alors pourquoi

l’autre syndicat parce qu’il est pas d’accord avec l’autre parti, ne

fait pas grève. Ça fait la division alors que le parti qui n’est pas

d’accord c’est pour des choses qui n’intéressent personne. Avant il y

avait un seul syndicat. Quand il y avait des grèves générales dans la

mine, il y avait ni police, ni soldats, ni rien, mais quand il y a eu

deux syndicats, deux partis, dès que l’un faisait grève, l’autre disait

« non» et il y a eu la police, les soldats qui viennent dans le

village. Il y a eu des morts, des ouvriers tués parce qu’ils ont

travaillé alors que les autres ont fait grève. Ou vice versa. Des

ouvriers qui se tuaient les uns les autres.

 

  Mon père se trompait. Il restait dans ces trucs-là. Il disait que

ceux qui dirigeaient l’autre parti étaient des salauds. Il me disait :

« Je suis vieux maintenant et toute ma vie était dans ce parti. On a eu

l’Indépendance grâce à ce parti. Maintenant si je fais quelque chose ça

va servir à rien.» Je le comprenais plus ou moins. C’est le minerai qui

lui a esquinté la vue. Quand sa vue a commencé à diminuer il a acheté

des lunettes, au marché aux puces, des lunettes qui lui montraient les

lettres plus grosses, mais après il pouvait plus lire. Il me prenait

moi pour que j’achète le journal et que je lui lise. Pendant les Six

Jours de la guerre d’Israël l’atmosphère a changé dans la ville. Les

petits commerçants sortent leur radio, ils augmentent le son à fond

quand il y a les informations, des groupes se font devant chaque

boutique. Le parti U.N.E.F.P.L. a essayé de faire une manifestation.

pour soutenir les Arabes, mais la police a matraqué tout le monde parce

que tout le monde est pour la lutte du peuple palestinien.. Ce qui

n’est pas clair, c’est la question sionisme, juifs, tout ça… Pour la

Palestine, les gens disent :  « Bon on va partir», ça s’est vu partout.

C’est même pour ça qu’ Hassan II a voulu envoyer des soldats là-bas. Il

les montrait à la télé, dans les journaux, en défilé dans toutes les

villes pour calmer les gens qui disaient :  « Nous, on veut partir

volontaires», mais on n’enrôlait personne.

 

  En écoutant les trucs de Mai 68 à la radio, en lisant le journal, ça

m’a encore fait penser que la France c’était bien. Surtout quand il y

avait des reportages des bagarres. La radio disait que même les

journalistes étaient tapés par la police, même des journalistes de

France-Inter étaient matraqués alors je voyais qu’il y avait le

gouvernement, la police mais que tous les autres gens étaient contre.

Les radios elles-mêmes disaient beaucoup de mal de la police. Je me

suis dit : «Décidément la France c’est bien.»

 

  Comment j’ai fait pour venir ? Il y a un bureau de placement et dès

que le bruit court qu’il y a du recrutement pour l’étranger, les gens

passent la nuit, font la queue devant le bureau de placement. Ils

peuvent rester une semaine comme ça en se relayant entre copains pour

aller chercher des casse-croûte. Moi, on m’a dit :  « Qu’est-ce que tu

sais faire ?» J’ai dit que j’étais mineur.  On m’a dit : «Va à Djerada,

c’est une mine de charbon.»

 

  J’ai travaillé dans les mines de plomb, mais je ne savais pas qu’il y

avait encore plus dégueulasse dans les mines de charbon. Quand je

rentrais dans la mine de charbon je me considérais comme mort, et tous

les ouvriers comme moi. En sortant de là j’hésite plus beaucoup à

frapper n’importe qui parce que moi, maintenant, c’est fini, chaque

fois que je descends, je rencontre la mort en bas. Je voulais pas

mourir. J’en pouvais plus de ramper pendant des kilomètres avec des

charges trop lourdes. Je suis resté deux mois, j’ai pas pu résister.

J’ai même pas attendu mon compte. Ils me payaient six francs la journée

pour le travaille plus dur. Au bureau de placement, on donne une carte

pour venir voir chaque semaine, s’il y a du boulot. Je retournais, je

retournais. Un jour, on me dit : « Est-ce que tu as fait de la soudure

?» Moi j’ai jamais fait de la soudure. J’ai dit : « Oui j’ai fait de la

soudure. – Est-ce que tu as un certificat ?» J’ai dit : « Je l’ai mais

je l’ai pas ici. – Va le chercher, Rabat nous a appelés, on a besoin de

soudeurs là-bas.» J’avais un copain qui était avec moi à l’école, qui

travaillait dans le bureau de cette mine où je travaillais avant. Je

lui dis : « Il me faut un papier blanc avec l’en-tête de la mine.» Il

me donne le papier, là je vais voir un autre copain qui, son père est

commerçant, a une machine à écrire. Il écrit le certificat et je me

présente au bureau de placement comme « soudeur». On me dit :  « C’est

bien.»

 

  Au bout de deux mois je reçois une convocation comme quoi je devais

me présenter à l’Office français d’immigration à Casablanca. Je ne

savais même pas où j’allais. Est-ce qu’il y a du travail à Casablanca ?

On nous parle des usines Chausson à Paris. On nous dit :  «Vous, vous

allez partir pour la France, il faut que vous passiez des tests.» Ils

discutaient avec nous pour savoir si on parlait le français. Ils nous

disaient que là-bas c’était comme au Maroc, qu’il y avait pas le

racisme, qu’il y avait aussi des «souks», etc., enfin la propagande.

Ils nous passent une visite médicale. J’ai jamais vu une visite comme

ça. On était en file tout nus, une infirmière passait. Elle nous

regardait les dents. Pour une prise de sang, on tendait tous le bras.

Chaque opération, elle la faisait comme ça, rapidement, comme si on

n’était pas des hommes. C’était vraiment pas bien mais à ce moment-là,

moi, j’étais très content, je pensais  :  «Maintenant, ça s’est

arrangé.»

 

  On nous avait dit que le voyage était payé, la nourriture et tout. On

arrive à Casablanca, on nous donne un sac en papier avec deux petites

boîtes de conserve pour tenir cinq jours de train de troisième classe.

En France, ça n’existe plus, des trains avec des bancs de bois. On nous

dit que des gens vont nous attendre à notre arrivée en France. On était

malades tellement on était fatigués, sans manger. On arrive ici avec

beaucoup de gens venus avec des contrats pour Chausson, pour Simca. Il

y avait des cars qui attendaient ceux qui sont venus pour Simca. Nous,

on se retrouve à huit dans la gare. On sait pas où aller. Aucun de nous

n’a de l’argent. Il y en avait encore un qui avait des cigarettes,

c’est tout. On est arrivé à six heures et on a attendu jusqu’à minuit.

Là, un mec de Chausson est arrivé, il nous prend avec des voitures et

nous emmène à Chausson. Celui qu’on a vu au Maroc est venu. Il a répété

au moins cinq fois :  «Surtout pas de politique. Vous êtes là pour

travailler. Vous gagnerez assez d’argent pour l’envoyer à vos parents.»

On faisait pas de politique à ce moment-là. On pensait que l’essentiel,

c’est travailler. Mais à l’usine on voit que c’est pas bien. que le

travail est très dur. On se rencontrait entre nous, on disait :  « Ça

va pas.» On pensait que la France, c’était pas ça.

 

  On était logés dans des foyers de travailleurs, la société gérante

dit que le foyer est pour le bien des travailleurs, qu’elle a pas de

bénéfices, mais en voyant de près la chose, on voit qu’elle fait des

bénéfices très importants. Ils louent des piaules à 15 000 balles. Il y

a le lit où s’allonger et c’est tout. Et ce foyer-là était pas le plus

dégueulasse. Souvent ils sont à dix  par chambre. On n’a pas le droit

que quelqu’un vienne nous rendre visite, pas le droit de faire du

bruit, pas le droit de rentrer à une heure tardive, vraiment une

prison. Je me suis dit :  « C’est clair que c’est pas bien, alors je

vais faire comme tout le monde, je vais résister.» Ça commence à

travailler dans la tête ; je vais à l’usine, le travail est dur, les

chefs gueulent, les cadences me rendent fou, la paye est mauvaise. Je

reviens chez moi, le gérant gueule, j’ai pas le temps de faire la

cuisine… Alors à peine le contrat fini – c’était un contrat de six

mois on quitte tous Chausson. On dit qu’on va aller autre part. On

parlait à ce moment-là de Renault.

 

  Avant, dans le foyer j’écoutais toujours la radio, j’achetais

beaucoup de journaux. J’avais beaucoup de copains qui quelquefois

n’osaient pas parler avec le gérant pour des draps, pour toutes les

histoires… enfin ils osaient pas, alors je descendais avec eux. Pour

tous les papiers de Sécurité sociale les gens venaient me voir, ils me

racontaient tout sur le gérant  :  un officier dans l’armée française

en Tunisie, qui parlait bien l’arabe, et qui disait :  « Moi, je suis

comme les Arabes», mais en fait il était très raciste. Il rentrait dans

les chambres à n’importe quelle heure, il réveillait les gens. Il

disait : « Vous êtes dégueulasses, vous n’avez qu’à retourner chez

vous, vous ne savez pas lire, ni écrire. Normalement vous ne devriez

pas vivre, vous n’avez pas le droit de vivre.» Moi je l’engueulais, je

lui disais :  «C’est pas vrai ».

 

  En travaillant à Renault-Flins, c’est là que j’ai commencé à voir des

tracts, à entendre qu’il y avait des maoïstes. Sur la Chine, je savais

que c’était très bien. J’ai jamais vu quelqu’un dire que la Chine est

mauvaise. Je comprenais que c’était un pays progressiste, mais

différent des autres vu que personne ne dit de mal de la Chine, pas

comme la Russie. Le fait que la Chine était pas à l’O.N.U. c’était très

bien aussi. Et même j’expliquais aux gens pourquoi la Chine, c’est bien

; la Chine sait que les autres gouvernements sont tous des salauds,

alors elle va pas à l’O.N.U. J’ai vu des tracts signés «les maoïstes»

qui étaient distribués à Flins. Je lisais et je faisais la différence

avec les autres tracts distribués par la C.F.T.C. et tous les autres

syndicats. Les tracts des maos expliquaient, s’il y a un chef

dégueulasse, voilà comment il faut faire. Pour les cadences, voilà

comment il faut faire. En prenant un tract de la C.G.T. on voyait des

tas de chiffres pour les coefficients machin et tout, je comprenais

pas. Enfin, je savais que ça intéressait personne. Que les ouvriers

aient une grille de salaire de plus ou de moins, c’est pas ça qui va

diminuer les cadences. C’étaient aussi les seuls tracts qui défendaient

les immigrés, qui disaient qu’il n’y avait pas de différence entre

Français et immigrés, qu’ils ont tous les mêmes droits et que tous

doivent s’unir. La chose qui m’a frappé aussi, c’est les ouvriers qui

sont à la C.G.T., en fait, c’est pas les ouvriers qui parlent, c’est la

C.G.T. Si la C.G.T. voit que les immigrés ont pas les mêmes droits que

les Français, elle voit aussi que le gouvernement ne leur donne pas ces

droits. Comme elle dit qu’elle est contre le gouvernement, moi, je dis

que la seule chose à faire, c’est que les immigrés soient délégués eux

aussi, qu’ils aient les mêmes droits. Mais la C.G.T s’intéressait pas

aux immigrés.

 

  Avant de connaître les copains maoïstes pour organiser des luttes, je

faisais des trucs surtout sur le foyer. Ça veut pas dire qu’il y a eu

des victoires, j’ai pas su m’y prendre. Mais il y avait un ouvrier qui

s’est engueulé avec le gérant pour payer le loyer… Ça criait fort.

Moi, je travaillais la nuit, j’étais encore en pyjama, je sors à la

fenêtre et je trouve tous les gens aux fenêtres pour voir ce qui se

passait en bas. Alors je suis descendu et j’entends le gérant qui dit à

l’ouvrier  :  «Tu n’as pas le droit de parler parce que tu ne sais pas

lire. T’as intérêt à monter dormir.» Moi, je gueule aussi :  « C’est

ça, tu crois que s’il sait pas lire, c’est une bête, c’est un animal.»

Et je dis aux autres ouvriers : « Il faut descendre.» Tous les ouvriers

sont descendus mais je ne savais plus quoi faire. Les ouvriers ont dit

:  «Il faut que le gérant choisisse, soit il s’en va, soit on le tue.

Et même si la police vient, on va tout brûler.» Ils disaient n’importe

quoi. On est resté, dans le foyer, à peu près 350 personnes, en bas. Le

gérant avait peur, la femme du gérant voulait me parler, elle me disait

: «Vous ne comprenez pas!» Les gens de l’Amicale – ce sont les

représentants du gouvernement algérien – viennent et commencent à dire

: «Du calme! on est bien d’accord que le gérant est salaud avec vous,

on va arranger ça.» Qu’est-ce qu’ils font ? Ils entrent avec le gérant

pour discuter. La majeure partie des ouvriers de ce foyer sont des

Algériens, un peu moins des Marocains et puis beaucoup moins des

Tunisiens. Les gens de l’Amicale disent :  « C’est nous les

représentants des Algériens, on va lutter.» Moi, je dis :  «Mais y a

aussi des Marocains. C’est pas l’Amicale qui va s’occuper de ça, c’est

nous.» Ils m’ont dit : « Nous, on est pour l’intérêt de tous les

ouvriers.» C’est pas vrai… Il y a même pas trois jours, j’ai eu une

discussion avec un Algérien. Il m’a dit : «Tu as raison, ce qui se

passe dans l’Amicale c’est que dans chaque section, si c’est un chef

kabyle, tous les autres, c’est uniquement des Kabyles. Si c’est un chef

qui n’est pas kabyle, il n’y a pas de Kabyles», etc. Si l’Amicale

représentait vraiment les ouvriers, elle devrait déjà unir les gens sur

ces trucs simples et pas favoriser ces contradictions de rien du tout.

 

  Donc au foyer, un grand responsable de l’Amicale arrive – un vieux

qui était dans le F.L.N. ici, en France – il passe dans toutes les

chambres et il dit : «Ce soir, on va avoir une grande réunion pour

discuter.»  On descend. Primo, il ne parle que de l’Algérie, que des

Algériens, que du F.L.N., que du gouvernement algérien, et à la fin il

dit qu’il jure, au nom du sang qui a coulé, des martyrs qui sont tombés

pendant la guerre d’Algérie, que le gérant quittera avant la fin du

mois, et cela, grâce aux démarches faites par Je Consulat d’Algérie.

Alors les ouvriers disent  : «Si c’est comme ça, on est d’accord, le

gérant va quitter, c’est ce qu’on veut.» Il a jamais quitté !

Maintenant, quand les gens de l’Amicale viennent, on se fout pas mal

d’eux.

 

  C’est après cette histoire que j’ai commencé à rencontrer les copains

maoïstes. Avant j’achetais La Cause du peuple, j’étais très content

parce que c’était simple. Ce qu’ils disaient était vrai. La rencontre

avec les maoïstes a changé mes perspectives parce que j’ai vu qu’il

fallait s’organiser, j’ai vu déjà comment faire. Dans le foyer, il y

avait des copains qui avaient des idées, des expériences mais je ne

savais pas ce qu’on pouvait faire de plus. J’ai pas fini sur le foyer

parce qu’après j’ai fini par être expulsé.

 

  Je voyais que c’était très bien quand on est descendus, qu’on était

tous  contents, et que le gérant avait peur mais je ne savais pas

comment continuer pour qu’on ait la parole et que le gérant parte.

Après, dès que quelqu’un avait un problème, c’était moi qui descendais

engueuler le gérant, jusqu’au jour où il est venu avec des gendarmes.

Il m’a dit : «Tu vas être expulsé.» J’ai dit : «Donne-moi un papier.»

Il avait peur de me donner le papier. Je savais pas ce que je pourrais

faire avec ce papier, mais comme il avait peur, je me disais il me faut

un papier. Il me l’a pas donné, mais après j’ai dit aux copains :  «Je

vais pas partir comme ça. Je veux rester pour voir jusqu’où il peut

aller».

 

  Un jour, je vais au boulot et quand je reviens je trouve dans ma

chambre des nouveaux qui installent leurs bagages. Je leur dis :

«Qu’est-ce que vous faites là ?» Ils me disent : «C’est le gérant qui

nous a donné la chambre». Moi, je dis :  «Non, il faut sortir.» Ils

voulaient se bagarrer avec moi. Alors, je leur ai expliqué que nous

sommes pareils, que si c’est le gérant qui leur a donné la chambre, ils

doivent retourner au gérant pour lui demander pourquoi il donne une

chambre où il y a quelqu’un dedans. Ils ont compris et on est descendus

ensemble voir le gérant qui a dit : «Bon, je vais appeler la police.»

Je suis allé avertir mes amis, on est restés dans la chambre à

attendre. A onze heures tout le monde est allé se coucher parce qu’ils

travaillaient le lendemain. Je suis resté avec un type. Alors y a

quatre gendarmes qui entrent. Le gérant dit : «C’est un rebelle, il

porte atteinte à la sûreté de l’État, c’est un agitateur, c’est un

maoïste.» Moi, je comprenais pas ce qu’il disait. C’est vrai, j’étais

seul avec les ouvriers, j’avais jamais eu de contacts avec d’autres

personnes, je connaissais pas encore les camarades. Je savais pas ce

que ça voulait dire :  maoïste. Quand il me disait : «Tu es maoïste»,

je me disais : «Si les maoïstes font comme je fais, alors c’est très

bien.» Les gendarmes me prennent à deux, par les épaules, ils me

descendent jusqu’en bas. Deux se mettent à la porte du foyer et me

disent :  «Barre-toi.» C’était la nuit, vers onze heures, minuit. Je

dis : «Je remonte prendre mes bagages pour aller à l’hôtel, j’ai pas où

aller. Non, non. Ce soir tu ne rentres pas. Un autre jour peut-être,

mais pas aujourd’hui.» Ils avaient peur que j’aille réveiller tous les

copains. Alors je suis parti seul dans la nuit.

 

  C’est là que j’ai contacté des camarades et qu’on a vu beaucoup plus

sérieusement ce qu’on pouvait faire. J’ai vu qu’il y a beaucoup à

faire. On est sur la même route. Dans le foyer, je me disais que je

suis peut-être tout seul à voir comme ça ; peut-être je pense mal, mais

quand j’ai vu qu’il y avait beaucoup de gens, beaucoup d’ouvriers qui

réfléchissaient comme moi, qui se disaient : «Ça va me servir à quoi

devenir ici en France :  ramasser des petites économies, retourner chez

soi, revenir ici.» Je voyais que ça n’avait aucun sens de continuer

comme ça. Qu’il fallait qu’on se retrouve ensemble, même ceux qui

avaient peur, même ceux que la famille empêchait de lutter. La lutte

que je mène ici et la lutte que je mènerai chez moi, c’est la même. La

question de l’unité avec les travailleurs français doit venir des

travailleurs immigrés parce qu’ils sont beaucoup plus disposés à s’unir

:  ils ont échappé à toute l’intoxication du parti communiste français,

il y a pas beaucoup de choses qui les arrêtent. Les travailleurs

immigrés sont conscients du besoin d’unité avec les travailleurs

français. Par exemple, ce qui s’est passé dernièrement à Chausson :  la

concentration du travail le plus dur est pour les Marocains et les

Arabes, c’est eux qui déclenchent le mouvement. La C.G.T. sort un tract

pour calmer. La réaction des Français à ce moment, c’est :  «Les

Arabes, ils en veulent.» Être maoïste, pour moi, ça veut dire qu’ici,

en France, les ouvriers et surtout les ouvriers immigrés vont relever

la tête.

 

  Je me dis que le jour où je décide de retourner chez moi, ce sera

beaucoup plus simple qu’ici parce que chez nous les gens sont pauvres

et c’est clair :  il y a pas toutes ces C.G.T. qui trompent les gens.

Là-bas, ils comprendront tout de suite. Je lutte ici vu qu’actuellement

les ouvriers immigrés sont exploités ici. Je lutte pas uniquement pour

retourner chez moi, mais pour faire la révolution ici en France et chez

moi.

 

  Si les travailleurs immigrés sont une force pour la révolution en

France ? Sûrement. S’il n’y a pas de participation des ouvriers

immigrés dans la révolution en France, il y aura peut-être quelque

chose mais ce ne sera jamais une révolution en France, il y aura

peut-être quelque chose mais ce ne sera jamais une révolution, – ce ne

sera jamais les ouvriers au pouvoir. Tous les ouvriers immigrés doivent

penser comme moi, mais pour nous, les Arabes, c’est rare de penser

qu’on est définitivement en France, alors beaucoup disent :  « Ça va me

servir à quoi ? D’accord je suis exploité, les ouvriers sont exploités,

il faut lutter mais on va retourner chez nous et ça va pas servir à

grand-chose.» Moi je pense que si on lutte pas ici, on va rien faire

chez nous non plus. Si on vient ici où il y a tous les ennemis, les

patrons, et tout, on doit faire l’unité avec les travailleurs français

:  c’est la meilleure solution pour écraser les patrons, mais la C.G.T.

empêche les Français de lutter, alors que la lutte est claire à ce

moment-là, pour les cadences et tout. Si le mouvement de lutte se

déclenche à la base, si c’est les ouvriers qui décident la grève, ils

la suivent tous, que ce soit les immigrés ou les autres, mais comment

veux-tu que les ouvriers immigrés suivent un mot d’ordre de la C.G.T.

alors qu’ils savent que la C.G.T. ne fait rien pour eux ? C’est comme

si la C.G.T. disait que les immigrés et les Français c’est pas la même

chose. La C.G.T. lance des mots d’ordre, comme «La retraite à 60 ans».

Tout le monde voudrait bien avoir sa retraite à 60 ans, même les

immigrés, mais les immigrés pensent qu’ils vont rester ici trois ans,

cinq ans (dans la réalité ils sont forcés de rester beaucoup plus),

mais la retraite à 60 ans, ça les concerne pas vraiment. C’est pas tant

la peur de la répression qui empêche les immigrés de lutter mais qu’ils

ne voient souvent pas le but de la lutte qu’ils vont mener. Les

ouvriers français de leur côté, se rendent pas compte encore des

conditions réelles de la vie des immigrés, parce que s’ils se rendaient

compte, il y aurait beaucoup de choses de changées.

 

  Sur l’unité avec les Français, avant, je pensais qu’il y avait des

Français pas racistes, mais qu’en général, ils étaient tous des

racistes. Je pensais pas qu’un jour des Français puissent s’unir comme

des frères pour mener une bataille où les risques et les buts sont les

mêmes, comme on le fait maintenant. Je me disais :  il y aura peut-être

des exceptions comme pendant la guerre d’Algérie où il y a des Français

qui ont participé au truc, mais je pensais qu’il y avait beaucoup

d’idées racistes chez les Français. Maintenant je le pense plus et je

vois qu’on avance à grands pas vers l’unité entre les immigrés et les

Français. Si la majeure partie des Français ont des réactions racistes,

c’est qu’ils tombent dans le panneau des patrons, mais jamais ils

tombent au point de se mettre contre la lutte des immigrés. Ils disent

que les immigrés c’est une chose, eux, c’est autre chose. Pourtant je

sens que ça a changé et que ça change de plus en plus, parce que les

travailleurs français sentent de plus en plus leur exploitation. Avec

la nouvelle génération d’ouvriers français c’est beaucoup plus facile.

Les jeunes échappent à l’expérience des vieux ouvriers français. J’ai

discuté avec pas mal d’ouvriers français. Le niveau de conscience des

vieux ouvriers est vachement net sur la question des patrons, mais sur

la question des immigrés, c’est dur. Le barrage de la langue n’est pas

le principal parce que les immigrés, dès qu’ils sont en France, font

beaucoup d’efforts pour parler le français. L’alphabétisation, c’est

une bonne chose pour la compréhension entre les ouvriers, mais la

question de l’unité c’est dans la lutte à l’usine que ça va

s’apprendre, en multipliant les luttes ici et en soutenant les luttes

des peuples arabes. L’étape de la prise de conscience et l’étape de

l’agitation sont largement dépassées. On est dans une étape beaucoup

plus sérieuse, il faut penser à l’organisation. Maintenant, on peut

parler d’une force des travailleurs en France.

 

  La question de la Révolution française et de la Révolution arabe est

très liée. Si je prends ce qui s’est passé au Maroc le 10 juillet

(Skirat), d’après tous les gens que j’ai vus, c’était l’affolement

total à la télévision française. Ça prouve que le gouvernement français

tire encore beaucoup de profits des pays des pays arabes, ne serait-ce

que la main d’œuvre.Y a même un ouvrier qui a fait enregistrer une

chanson populaire vachement connue – c’est pas politique la chanson –

mais il raconte très bien la situation dans laquelle vit un ouvrier

ici. La chanson s’appelle Le Passeport  :  il raconte comment l’ouvrier

a eu le passeport, comment il arrive ici, comment il se réveille le

matin, la pluie, la chambre à six, l’usine, le racisme, etc. Le racisme

est toujours présent mais il y a des victoires sur ce racisme, c’est ça

que je voulais dire.

 

  Chez les larges masses immigrées, quand il y a le truc des élections

ils disent que si un jour c’est Duclos ou le parti communiste qui

gagne, on va nous chasser. Sur le parti communiste, les immigrés ont

les idées claires. La prise de conscience des ouvriers se forge. Ils

comprennent bien que si tous les ouvriers ne luttent pas pour la

victoire, ça ne veut rien dire de continuer de trimer pendant toute la

vie et, à la fin, il y a la mort.

 

  J’ai reparlé avec mon père, surtout sur le Maroc. Je lui ai montré

qu’il n’y avait même pas la liberté d’expression au Maroc, et que l’on

ne peut pas attendre que la loi ou je ne sais quoi donne la parole ou

la démocratie. «La seule chose, maintenant, c’est les armes.» Il

paraissait plus ou moins d’accord, mais mon père respecte la religion.

La question de la religion chez les travailleurs immigrés a perdu tout

son sens. La religion, c’est devenu comme un rite. La seule chose que

pratiquent encore les immigrés c’est le carême et le Ramadan, mais la

façon dont ils pratiquent – est totalement différente de ce que dit la

religion. D’année en année ça change, les gens commencent à arranger à

critiquer, à dire :  « Ça sert à rien.” Non, la question de la religion

ne pose pas de problèmes. Dans la religion musulmane, il y a d’ailleurs

beaucoup de bonnes choses, sur la question de l’égalité des hommes.

C’est clair pour tous les émigrés, et surtout les Arabes, que la

meilleure solution pour gagner c’est la violence, la lutte violente et

les armes. C’est rare de trouver quelqu’un qui dira qu’il faut

discuter. Si demain, par exemple, la révolution palestinienne avait

besoin de volontaires, il y en a des millions qui voudraient partir. La

question des armes pour les immigrés s’est vachement propagée. Les

Français, eux ont tendance à régler les problèmes pacifiquement et

c’est ça qu’il faut combattre.

 

  Il faut une organisation maoïste de tous les travailleurs en France,

avec une autonomie, de mouvement pour les travailleurs immigrés, enfin

surtout pour les travailleurs arabes, je ne connais pas les problèmes

pour les autres nationalités. On est entrain de constituer cette

organisation au même titre qu’on est en train de constituer celle de

tous les travailleurs. C’est dans le mouvement qu’on voit comment il

faut faire et ce qu’on veut concrètement. J’ai travaillé dans des

usines de voitures et je sais ce que sentent tous les ouvriers :

qu’ils sont pas en train de faire des voitures mais qu’ils sont entrain

de faire n’importe quoi. L’important c’est que les gens comprennent ce

qu’ils font pour le faire mieux. L’organisation de la lutte, c’est que

les gens comprennent qu’ils doivent compter sur leurs propres forces

pour changer ça. Un maoïste arabe, quand il lutte ici contre les

patrons, contre la bourgeoisie, en même temps il lutte et il s’organise

contre les réactionnaires des pays arabes. Pour arriver à la libération

de la Palestine et des pays arabes il faut qu’il y ait un front de

lutte pas seulement en Palestine. Il faut que les fronts soient dans

tous les pays contre les réactionnaires.

 

  Un militant maoïste arabe qui aura acquis ici une expérience de lutte

fera l’effet d’une bombe atomique quand il retournera dans un pays

arabe.  Là-bas, il y a les paysans et peu d’ouvriers et puis, il y a

ceux qui gouvernent, c’est le féodalisme. On n’aura pas à régler les

problèmes P.C.F., C.G.T., etc. ; ce sera beaucoup plus simple et plus

rapide, mais il faut savoir qu’un militant maoïste, là-bas, ne pourra

pas bouger. Il ira directement en taule. Tout de suite en débarquant,

parce que les gouvernements ont déjà tous les renseignements sur lui.

Il faudra avoir des méthodes de travail clandestines que nous, ici, on

a pas encore. J’ai lu l’autre jour le rapport du parti maoïste de

l’Inde. C’est un truc analogue qu’il faut faire au Maroc. Pour un pays

comme le Maroc, où la répression est à un haut niveau, il faudra

physiquement éliminer les ennemis de classe. Dans le rapport indien

c’est très clair.

 

  Pour la France, c’est pas ça. En septembre 70, il y a eu une levée,

dans les cafés,dans tous les foyers, partout, des travailleurs arabes

qui ont commencé à discuter, à bouger, à bouillonner. La répression

féroce du peuple palestinien a fait que tous les travailleurs arabes se

sont reconnus dans le peuple palestinien parce qu’il faut avoir ça en

tête : même ici, les travailleurs arabes, ils appartiennent au peuple

arabe. En septembre 70, on a compris qu’il existe, ici, un peuple

arabe, un peuple uni, que nous, ouvriers arabes, nous sommes

l’avant-garde pour la lutte de libération du peuple arabe. C’est ce qui

nous permet d’entrer dans la lutte ici en France parce que la question

nationale et la question de la lutte de classes sont, pour nous, deux

choses qui sont unies. Les comités Palestine naissent en septembre 70.

Il y avait un certain nombre de militants maoïstes arabes qui,

d’ailleurs, pour dire la vérité, se posaient des questions : «

Qu’est-ce qu’on fait ici ?» Pour nous, faire la révolution en France

c’était un problème. Le travailleur immigré, il pense toujours qu’il va

rentrer, qu’ici c’est pas la peine de lutter. S’ils ne pensaient pas

ça, tous les travailleurs arabes seraient déjà avec nous. C’est contre

ça qu’on doit lutter. Maintenant, c’est clair, les Arabes comprennent,

la solution est apportée par septembre 70.

 

  Avant septembre 70, l’esprit c’était souvent :  « Tu vas lutter ici

mais qui est-ce qui va aller au pouvoir, c’est les Français. Alors

pourquoi lutter ?» Avant septembre 70, c’était l’esprit national. Les

Arabes disaient :  «Les patrons, c’est tous des sionistes.” Quand on

disait pas :  «C’est tous des Juifs» Maintenant, le courant maoïste,

l’esprit de la lutte de classes, est passé :  les Arabes savent qu’ils

ont le même ennemi que les français ça se voit à la Goutte d’Or quand

les Arabes sont entrés chez la boulangère parce que c’est une raciste.

Ils lui ont pas tout saccagé, ils ont tout vidé mais pas saccagé.

Pourquoi ? Parce qu’ils ont pensé : « Si on fout tout en l’air, après

les Français comprendront pas»

 

  Maintenant, il y a vraiment des ouvriers maoïstes arabes. C’est comme

ça que l’autre semaine à Barbès pour Djellali1, les frères algériens

sont descendus avec le drapeau algérien, pas celui de la Révolution

bourgeoise de Boumediene, celui de la Révolution algérienne. Et aussi

avec le drapeau rouge, de la Révolution française. Chaque fois qu’on

avance dans le sentiment qu’on est des Arabes, chaque fois qu’on avance

dans la libération du peuple arabe, on avance aussi dans l’unité avec

les Français, on avance dans la Révolution française. Tout est lié.

Dans la lutte commune, le racisme, il tombe. Ça, on le voit déjà au

moment des grèves…

 

Note :

1. Djellali Ben Ali, un jeune Algérien de seize ans, assassiné dans le

quartier de la Goutte d’Or à Paris, en novembre 71, par un concierge

Français.

 

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